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Reconnaissance, lutte, domination: le modèle hégélien

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  Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec àMontréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.  Érudit offre des services d'édition numérique de documentsscientifiques depuis 1998.Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : info@erudit.org Article   « Reconnaissance, lutte, domination : le modèle hégélien » Emmanuel Renault Politique et Sociétés  , vol. 28, n° 3, 2009, p. 23-43. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :  URI: http://id.erudit.org/iderudit/039003ar DOI: 10.7202/039003ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politiqued'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Document téléchargé le 13 November 2016 04:13  Politique et Sociétés, vol. 28, n o  3, 2009 23-43 RECONNAISSANCE, LUTTE, DOMINATION LE MODÈLE HÉGÉLIEN Emmanuel Renault ENS LSH (Lyon) emmanuel.renault@ens-lsh.frDepuis l’ouvrage d’Axel Honneth, Kampf um Anerkennung  (1992), et l’article de Charles Taylor, intitulé « The Politics of Recognition » (1992), différentes tentatives ont été faites pour thématiser les conflits sociaux et politiques en termes de recon-naissance. Dans l’article de Taylor, et plus encore dans l’ouvrage de Honneth, Hegel jouait un rôle central. Mais la seule comparaison des fins poursuivies par ces deux auteurs, élaborer une « grammaire morale des conflits sociaux » d’une part, et définir des conditions de légitimité de revendications ayant trait à la survivance culturelle d’autre part, suffit à montrer que la référence à Hegel peut être de différentes natures. Par ailleurs, le débat contemporain sur la reconnaissance prend également en considération des modèles non hégéliens : le modèle bourdieusien des luttes symboliques 1 , le modèle de l’économie de l’estime développé par Philip Pettit 2 , ou encore le modèle dualiste, d’inspiration weberienne, proposé par Nancy Fraser 3 . En outre, le sens des références à Hegel est lui-même objet de controverse. Certains auteurs, comme Paul Ricoeur, reprochent ainsi à Honneth de s’appuyer sur un modèle par trop hégélien. D’autres, comme Judith Butler, considèrent la philosophie hégélienne comme un révélateur des insuffisances 1. Pour une discussion critique de ce genre d’approche, voir Olivier Voirol, 2004, « Reconnaissance et méconnaissance : sur la théorie de la violence symbolique »,  Informations sur les sciences sociales , vol. 43, n o  3, p. 403-433.2. Pour une présentation critique, voir Christian Lazzeri, 2006, « Qu’est-ce que la lutte pour la reconnaissance ? », dans Conflit, confiance , sous la dir. de Robert Damien et Christian Lazzeri, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, p. 343-388.3. On trouve une défense des perspectives ouvertes par ce modèle chez Estelle Ferrarese, 2004, « La reconnaissance, le tort et le pouvoir », dans Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution , sous la dir. de Nancy Fraser, Paris, La Découverte, p. 159-177.  24 E MMANUEL  R ENAULT des politiques de la reconnaissance 4 . Il n’est donc pas inutile de se demander en quoi consiste précisément le modèle hégélien de la reconnaissance et à quelles valeurs il peut prétendre. Il n’y a certes ni conception univoque ni théorie complète de la reconnaissance chez Hegel, mais seulement un ensemble d’analyses relatives à ce thème dans Le Système de l’éthicité , les Philosophies de l’esprit d’Iéna, la Phénoménologie de l’esprit  , les Principes de la  philosophie du droit   et l’ Encyclopédie des sciences philosophiques 5 . La diversité des approches du thème autorise différents usages de Hegel. Néanmoins, on peut considérer que l’analyse proposée dans la Phénoménologie , parce qu’elle constitue la version définitive (reprise dans ses grandes lignes par l’ Encyclopédie ) et publiée (contrairement aux autres textes d’Iéna), constitue le cœur de ce qui peut légitimement être considéré comme le modèle hégélien de la reconnaissance. On lui accordera donc ici une attention toute particulière. Le texte de la Phénoménologie  reformule des analyses antérieures et identifie des apories dont les solutions seront élaborées ultérieurement, de sorte qu’il faut le rapporter aux développements d’Iéna et aux thèmes des Principes de la 4. Le rapport du modèle hégélien avec le conflit et la domination tout parti-culièrement fait controverse. Ainsi, pour Paul Ricoeur (2004, Parcours de la reconnaissance , Paris, Seuil), le modèle hégélien de reconnaissance associerait trop étroitement reconnaissance et conflit, alors que, pour d’autres, il conduirait à méconnaître la nature de la conflictualité sociale en l’interprétant de façon forcée dans un horizon de réconciliation. (Robin Celikates, 2006, « Nicht versöhnt. Wo bleibt der Kampf im’ Kampf um Aner-kennung’ ? » [Non réconcilié. Où réside le conflit dans la lutte pour la recon-naissance], dans Socialité et reconnaissance. Grammaires de l’humain , sous la dir. de Georg Bertram, Robin Celikates, Christophe Laudou et David Lauer, Paris, L’Harmattan.) Pour certains auteurs, comme Judith Butler (2002, La vie psychique du pouvoir  , Paris, Léo Scheer), le modèle hégélien mettrait à jour la solidarité de la reconnaissance avec la domination et la violence symbolique, alors que, pour d’autres, il montrerait comment les demandes de reconnaissance offrent un levier pour décrire et critiquer la domination et la violence symbolique. (Franck Fischbach, 1999, Fichte et Hegel. La reconnaissance , Paris, Presses universitaires de France, Conclusion.) 5. Georg F.W. Hegel, 1976, Le Système de l’éthicité , Paris, Payot ; Georg F.W. Hegel, 1999, Le premier système. La philosophie de l’esprit 1803-1804 , Paris, Presses universitaires de France ; Georg F.W. Hegel, 1984, « Philosophies de l’esprit   (1805-1806) », dans La naissance de la philosophie hégélienne de l’État  , sous la dir. de Jacques Taminiaux, Paris, Payot, p. 189-294 ; Georg F.W. Hegel, 2006, Phénoménologie de l’esprit  , Paris, Vrin ; Georg F.W. Hegel, Principes de la philosophie du droit  , Paris, Presses universitaires de France ; et Georg F.W. Hegel, 1986, Encyclopédie des sciences philosophiques , Paris, Vrin, t. 2.  Reconnaissance, lutte, domination : le modèle hégélien  25  philosophie du droit  6  pour trancher entre les trois interprétations concurrentes qui en sont proposées : théorie de l’anthropogénèse 7 , théorie de l’intersubjectivité sociale 8 , ou théorie néo pragmatiste 6. Pour une défense de cette méthode d’interprétation, voir Fischbach, Fichte et Hegel… , op. cit. ;  Robert R. Williams, 1997, Hegel’s Ethics of Recognition , Berkeley, University of California Press. On peut la contester en soulignant l’hétérogénéité des problématiques de la philosophie sociale d’Iéna et de l’analyse phénoménologique de la conscience. C’est ce que font aussi bien Axel Honneth (2000, La Lutte pour la reconnaissance , Paris, Cerf, chap. 3) et Robert B. Pippin (1989, Hegel’s Idealism. The Satisfaction of Self- Consciousness , Cambridge, Cambridge University Press, chap. 7), en valori-sant la première problématique chez le premier, et la seconde chez le dernier.7. Alexandre Kojève, 1947,  Introduction à la lecture de Hegel  , Paris, Gallimard.8. Ernst Tugendhat, 1995, Conscience de soi et autodétermination , Paris, Armand Colin ; Andreas Wildt, 1982,  Autonomie und Anerkennung. Hegels Moralitätskritik im Lichte seiner Fichte-Rezeption [  Autonomie et reconnais- sance. La critique hégélienne de la moralité à la lumière de sa réception de Fichte ], Stuttgart, Klett-Cota, p. 349 ss. ; Ludwig Siep, 1992, « Zur Dialektik der Anerkennung bei Hegel » [ Sur la dialectique de la reconnaissance chez Hegel  ], dans Praktische Philosophie im deutschen Idealismus [ Philosophie  pratique dans l’idéalisme allemand ], sous la dir. de Ludwig Siep, Frankfurt/Main, Suhrkamp. C’est en s’appuyant sur Wildt et Siep que Honneth a construit son actualisation (intersubjectiviste) du modèle hégélien de la reconnaissance. Résumé . Cet article poursuit un double objectif. D’une part, il traite des principes de la conception de la reconnaissance proposée dans le chapitre IV-A de la  Phénoménologie de l’esprit  . D’autre part, il s’interroge sur les conséquences de cette conception pour la philosophie sociale et politique contemporaine. Le premier objectif conduit à analyser l’architecture du chapitre IV-A et la manière dont les développements de la Realphiloso- phie  d’Iéna sont reformulés. Le second objectif passe par un examen des débats contemporains relatifs à l’épistémologie de la reconnaissance, au rôle du conflit dans les relations de reconnaissance et à la fonction de la reconnaissance dans les rapports de domination. Abstract . This article has two goals. On the one hand, it deals with the principles of the conception of recognition in Chapter IV-A of the Phenomenology of Spirit  . On the other hand, it deals with the conse-quences of this conception for contemporary social and political philos-ophy. The first goal requires an analysis of the architecture of chapter IV-A and a study of the reformulations of what is said about recognition in Iena’s Realphilosophie . The first goal gives the opportunity to take into account contemporary debates about epistemology of recognition, about the role of conflicts in recognitive relations, and about the function of recognition in domination relations.  26 E MMANUEL  R ENAULT de la liberté 9 . C’est la démarche qui sera adoptée ici pour examiner successivement le sens des analyses hégéliennes relatives à la reconnaissance, au conflit et à la domination.Dans le chapitre IV-A de la Phénoménologie de l’esprit  , Hegel commence par exposer le « pur concept de reconnaissance » qui constitue à la fois une définition de la reconnaissance et un relevé des exigences qui doivent être remplies pour obtenir une recon-naissance satisfaisante. Il explique ensuite comment ce concept surgit à la conscience de la façon la plus immédiate qui soit : par l’intermédiaire d’une lutte à mort. À l’issue de cette lutte, un rapport entre domination et servitude se constitue qui institue une relation de reconnaissance incompatible avec les exigences de la reconnaissance. Sur chacun de ses trois points – définition de la reconnaissance, lutte de reconnaissance, domination et servi-tude –, Hegel a défendu des thèses particulières qui permettent d’identifier la nature du modèle hégélien de la reconnaissance et de préciser la manière dont il peut être mobilisé dans les débats contemporains en philosophie politique et en sciences sociales. LE PUR CONCEPT DE RECONNAISSANCE Que faut-il entendre par « pur concept de la reconnaissance 10  » ? Hegel commence par constater qu’« il y a une conscience de soi pour une autre conscience de soi, tout d’abord de façon immé-diate 11  ». Il suggère ainsi que le fait que je sois un élément de 9. Robert B. Pippin, 2000, « What is the Question for Which Hegel’s Theory of Recognition is the Answer ? », European Journal of Philosophy , vol. 8, n o  2, p. 155-172 ; Terry Pinkard, 1996, Hegel’s Phenomenology. The Sociality of Reason , Cambridge, Cambridge University Press, chap. 3 ; John McDowell, 2006, « The Apperceptive I and the Empirical Self : Towards a Heterodox Reading of “Lordship and Bondage” in Hegel’s Phenomenology  », dans Hegel : New Directions , sous la dir. de Katerina Deligiorgi, Montréal/King-ston, McGill/Queen’s University Press, p. 33-48 ; et Robert B. Brandom, 2009, « La structure du désir et de la reconnaissance : conscience de soi et autodétermination », dans La Phénoménologie de l’esprit de Hegel : lectures contemporaines , Paris, Presses universitaires de France, p. 17-52. Sur les interprétations néo-pragmatistes de Hegel, voir plus généralement Philo- sophie , 2008, n o  99 : « Hegel pragmatiste ? ».10. Sur la fonction architectonique du pur concept de reconnaissance, voir Pierre-Jean Labarrière, 1979, La phénoménologie de l’esprit de Hegel. Intro-duction à une lecture , Paris, Aubier, p. 152 ss.11. Hegel, Phénoménologie de l’esprit  , p. 201. Le texte de l’ Encyclopédie  indique plus clairement qu’il s’agit de désigner une conscience d’autrui et du fait qu’autrui me prend pour objet : « il y a une conscience de soi pour une autre conscience de soi, tout d’abord de façon immédiate, en tant qu’un autre est pour un autre » (§ 430).
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